La main-d’œuvre canadienne du secteur des soins sans but lucratif est une infrastructure essentielle. Il est temps d’agir en conséquence, plaide Anita Khanna de Centraide United Way Canada.
Chaque jour, des gens partout au Canada comptent sur les services et les soins communautaires pour surmonter des difficultés, nouer des liens et se rétablir. Dans l’ensemble, l’économie du soin emploie plus de 4,5 millions de personnes, ce qui représente 21 % de tous les emplois au Canada. Le secteur des services communautaires de l’économie des soins emploie environ 715 000 personnes. Ces personnes offrent des soutiens au logement et à l’itinérance, un accès à des aliments, des services d’établissement, des programmes de santé mentale, des services aux personnes en situation de handicap, des soins aux personnes aînées, d’éducation préscolaire et de garde d’enfants, des interventions en violence basée sur le genre et de nombreux autres soutiens pour aider les personnes à vivre dignement à domicile. L’accès à ces services locaux de grande qualité atténue les pressions liées au coût élevé de la vie et à un système de santé mis à rude épreuve. Ces services permettent aussi aux gens de recevoir les soins dont ils ont besoin pour conserver leur emploi et éviter de payer des soins privés coûteux.
Pourtant, le travail du personnel soignant du secteur sans but lucratif fait trop souvent l’objet d’une réflexion après coup, parce qu’il est considéré comme temporaire, secondaire ou infiniment polyvalent. Cette situation n’est tout simplement pas viable. L’économie des soins n’est pas un luxe, mais bien sur une infrastructure indispensable aux communautés, aux familles et à l’économie globale. Par conséquent, le travail dans l’économie des soins sans but lucratif doit être financé et rémunéré à un niveau proportionnel à sa valeur sociale et économique, et une planification délibérée de la main-d’œuvre doit être mise en place pour soutenir nos communautés.
L’économie des soins n’est pas un luxe, mais bien sur une infrastructure indispensable aux communautés, aux familles et à l’économie globale.
Cette prémisse sous-tend la nouvelle stratégie sur la main-d’œuvre de Centraide United Way Canada visant les membres de l’effectif salarié du secteur des services communautaires dans l’économie des soins, un projet soutenu par la Fondation McConnell. L’origine des efforts pour élaborer une stratégie sur la main-d’œuvre ne s’inscrivaient pas dans un exercice politique abstrait. La stratégie a découlé de ce que les organismes communautaires, les Centraide et les fondations ont directement constaté, à savoir les difficultés de recrutement, les pressions liées au maintien en poste, l’épuisement chez le personnel de première ligne et le départ des effectifs vers des secteurs offrant une rémunération plus généreuse, de meilleurs avantages sociaux et une plus grande stabilité d’emploi.
Ces difficultés ne sont pas nouvelles, mais elles s’accentuent. De nombreux organismes communautaires dépendent d’un financement par projet qui ne reflète pas le coût réel de la prestation des soins. Les salaires sont souvent faibles par rapport à la scolarité, aux compétences, au travail émotionnel et aux risques professionnels assumées par ce personnel professionnel. Les avantages peuvent être minimes, et les contrats ne sont souvent offerts qu’à court terme. Par conséquent, ce personnel, qui contribue à la cohésion des communautés malgré les inégalités systémiques, les crises concomitantes et l’incertitude économique persistante, doivent également composer avec la précarité dans leurs propres vies.
Un nouveau rapport préparé pour Centraide United Way Canada, Plaidoyer pour l’économie des soins : Feuille de route des données sur la main-d’œuvre des organismes sans but lucratif du Canada, met en relief des données qui montrent que nous ne pouvons plus nous permettre d’ignorer ces difficultés. Les pressions exercées sur la main-d’œuvre de l’économie des soins sans but lucratif déterminent l’accès aux soins et aux soutiens pour les familles et les gens de notre voisinage. Lorsqu’un organisme communautaire est à court de personnel, le fardeau qui découle de la perte d’occasions et de productivité retombe sur les membres de la communauté et à notre économie.
Le rapport remet aussi en question un scénario familier. Le secteur sans but lucratif est souvent reconnu comme ayant un déficit de données. Cela est en partie vrai, car aucun ensemble complet de données ne saisit pleinement la dynamique de la main-d’œuvre qui soutient les organismes de bienfaisance, les services communautaires et l’économie globale des soins. Dans le cadre de l’exploration des données, notre rapport a relevé une abondance de données probantes fragmentées qui démontrent le besoin d’agir devant les défis de la main d’œuvre.
Ces éléments de preuve sont suffisamment clairs pour appuyer une intervention visant à stabiliser la main-d’œuvre pour qu’elle puisse répondre aux besoins de la communauté. Les données révèlent que même si l’emploi dans les organismes communautaires sans but lucratif a augmenté de 10 % de 2019 à 2024 et que les dépenses ont haussé de 32 %, plus de 70 % de ces organismes ont fait face à une demande qui dépassait leur capacité. Cela signifie que trop de membres de la communauté ont été placés sur des listes d’attente, ont été refusés ou n’ont pas reçu de services. Depuis 2015, les postes vacants dans les professions principales des soins communautaires ont augmenté de 140 %, comparativement à 4 % dans toutes les autres professions, ce qui a également eu une incidence sur l’accès aux services. Les salaires offerts dans les postes de soins de base ont augmenté de 11 points de pourcentage, mais à un rythme plus lent que le reste du marché du travail, et 45 % des professions étroitement liées au secteur des soins sans but lucratif seraient exposées à un risque élevé de pénurie de main-d’œuvre d’ici 2033.
Pour avoir des services stables, il faut établir des conditions de travail stables.
Le personnel des organismes communautaires sans but lucratif gagne environ 31 % de moins que le salaire moyen dans l’ensemble de l’économie, et 26 % de moins que le personnel des organismes gouvernementaux sans but lucratif. Ces chiffres alarmants signalent un problème de rémunération totale et non seulement un problème d’embauche. Dans les services sociaux, 26 % des membres du personnel affirment considérer la possibilité de quitter leur emploi d’ici six mois. Ces membres de l’effectif déclarent plus souvent un épuisement professionnel, une moins bonne santé mentale et une plus grande insatisfaction que leurs homologues de l’ensemble du secteur sans but lucratif. Pour avoir des services stables, il faut établir des conditions de travail stables. Les données crédibles existantes sur le marché du travail, les sondages sectoriels, les dossiers administratifs et les partenariats de recherche révèlent les domaines où les pressions sont les plus fortes et où les investissements sont les plus urgents. Nous devons maintenant utiliser ces constatations préoccupantes pour harmoniser la contribution des partenaires et prendre des décisions en matière de politique et d’investissement communautaire.
Le secteur philanthropique a un rôle essentiel à jouer pour passer des données probantes à l’action.
Le rapport définit clairement un problème sérieux et immédiat qui doit être résolu, à savoir le manque de capacité du secteur à relier les sources de données, à les interpréter et à les utiliser pour prendre de meilleures décisions. Les entités de financement institutionnelles, les fondations privées et les personnes donatrices peuvent investir dans la base de données probantes commune, financer la capacité d’analyse, soutenir la planification de la main-d’œuvre et rassembler les partenaires autour de solutions pratiques. Cela suppose de financer l’infrastructure qui aide le secteur à comprendre et à résoudre ses difficultés en matière de main-d’œuvre, et non seulement de financer des programmes lorsque les pressions sont déjà intenses.
La réforme du financement doit tenir compte du coût total des soins.
Cela suppose également de modifier les pratiques de financement qui perpétuent la précarité. Il arrive trop souvent que le financement à court terme des projets empêche les organismes d’offrir des salaires concurrentiels, des avantages sociaux, du développement professionnel ou un emploi prévisible. La réforme du financement doit tenir compte du coût total des soins, notamment la rémunération équitable, la supervision, la formation, l’administration, la capacité de gestion des données et le temps requis pour établir des relations de confiance dans la communauté.
Les partenaires sectoriels jouent un rôle essentiel dans la stabilisation de la main-d’œuvre de l’économie des soins.
Les organismes sans but lucratif et communautaires, les réseaux, les syndicats, les établissements d’enseignement, les spécialistes de la recherche, les gouvernements et les partenaires financiers peuvent collaborer pour désigner les professions prioritaires, renforcer les cheminements de carrière, échanger des données probantes, mettre à l’essai des solutions et plaider en faveur des changements requis dans les politiques publiques pour soutenir cette main-d’œuvre. Aucun organisme ne peut résoudre ce problème à lui seul et la stratégie doit viser l’ensemble du secteur.
Le choix qui s’offre à nous est simple. Nous pouvons continuer de compter sur une main-d’œuvre dont l’engagement profond masque un sous-investissement structurel, ou encore nous pouvons traiter le travail des organismes de soins sans but lucratif une infrastructure essentielle. Les communautés comptent chaque jour sur ces travailleuses et travailleurs. À présent, les responsables politiques, les organismes philanthropiques et les cadres sectoriels doivent se réunir pour donner suite aux solutions, car nous dépendons aussi de cette main-d’œuvre.
Anita Khanna est vice-présidente des relations avec les gouvernements et des politiques publiques à Centraide United Way Canada.