Solidarité Ahuntsic : Mobiliser la communauté pour le contrôle des terrains et des habitations

Les organismes à but non lucratif s’attaquent aux grands problèmes : la pauvreté, les inégalités en matière de santé, d’éducation et d’accès au travail, la discrimination sexuelle et raciale, les crises des réfugiés, l’insécurité alimentaire, le développement communautaire, etc. Cependant, un défi transversal exige une contribution à un autre niveau : la crise climatique. Dans cette série, la journaliste Diane Bérard se penche sur les raisons pour lesquelles les organismes à but non lucratif et les groupes de la société civile devraient faire de la transition socioécologique un élément central de leur stratégie, les moyens d’y parvenir et l’aide que peuvent offrir les bailleurs de fonds. Elle s’est entretenue avec sept organismes aux missions très différentes, qui contribuent toutes à la transition à leur manière.

La création de quartiers urbains durables est un élément essentiel d’une transition réussie. Dans le cinquième profil de la série Mission Transition, nous nous intéressons à Solidarité Ahuntsic, une table de concertation intersectorielle et multiréseaux qui s’intéresse particulièrement à la qualité de vie des citoyens et au logement abordable.


Solidarité Ahuntsic (Montréal)
Ghislaine Raymond, citoyenne et présidente du comité de pilotage de l’écoquartier Louvain Est
Mission : co-créer un nouveau quartier où tous pourront bien y vivre
Qu’est-ce que Solidarité Ahuntsic?

Ghislaine Raymond : Solidarité Ahuntsic est la table de concertation intersectorielle et multiréseaux du quartier Ahuntsic, dans le nord de Montréal. Son mandat est de rassembler les différents acteurs de la communauté pour contribuer au développement social, lutter contre la pauvreté et l’exclusion, améliorer la qualité de vie des résidents, et promouvoir et soutenir le développement de logements sociaux.

Solidarité Ahuntsic travaille sur deux projets majeurs. Quels sont-ils?

GR : Le premier est le PIC [Projet Impact collectif], une création de Centraide. Montréal compte 17 PIC. Chacun d’eux est axé sur l’amélioration de la qualité de vie des citoyens grâce à des initiatives adaptées aux quartiers. Le deuxième projet de Solidarité Ahuntsic est l’écoquartier Louvain Est. Il se déroule sur un terrain de la taille de sept terrains de football où se trouvait la fourrière municipale. Malheureusement, le projet est en pause depuis plusieurs années. Il s’agit d’une question essentielle pour notre communauté, car ce projet de développement va considérablement modifier le paysage du quartier. De plus, il s’agit de l’une des seules propriétés appartenant à la Ville de Montréal disponibles pour le développement dans le nord de Montréal. Par conséquent, nous devons déployer ce projet de manière responsable.

Depuis combien de temps vivez-vous dans ce quartier?

GR : Je suis née à Laval, sur la Rive-Nord. Puis, en 1973, j’ai traversé le pont de la rivière des Prairies pour commencer ma vie d’adulte dans un petit appartement d’Ahuntsic avec quelques colocataires. Ensuite, j’ai déménagé avec mon copain sur la rue Saint-Denis. Puis, nous avons exploré un autre quartier du nord, Villeray, pendant six ans. Cela fait 35 ans que nous sommes revenus ici pour élever notre famille.

Quand votre engagement civique a-t-il commencé?

GR : Je ne peux pas dire que c’était à une date ou dans un lieu précis. C’était un processus. Je suis une « citoyenne évolutive ». Mon engagement s’est développé grâce à des personnes, des citoyens comme moi, et des experts et des politiciens qui m’ont donné des occasions pour apprendre et agir. Par exemple, en tant qu’enseignante dans un quartier mixte, j’ai été initiée aux questions socioéconomiques, telles que le logement et l’accès à la culture, par des conversations avec les parents. Au fil des ans, je me suis intéressée à des questions telles que les paradis fiscaux [des pays avec des taux d’imposition très faibles, voire nuls, qui offrent des sanctuaires à l’abri des impôts et l’opacité financière aux étrangers], la solidarité internationale et le libre-échange. Mon engagement auprès du comité de pilotage Solidarité Ahuntsic porte sur le logement abordable.

Parlez-nous des racines de l’écoquartier Louvain Est.

GR : Ce projet est à l’étape de conception depuis 2007. Pendant dix ans, Solidarité Ahuntsic et trois organismes sans but lucratif ont rencontré de nombreux représentants de l’arrondissement pour réclamer le réaménagement du site de l’ancienne fourrière municipale située sur la rue Louvain. La principale demande concernait le logement social et abordable. Les citoyens âgés d’Ahuntsic étaient prêts à déménager dans des maisons plus petites pour donner l’espace aux nouvelles familles. Cependant, l’absence de solutions de logement adéquates a créé une impasse. Au début, la stratégie était plus agressive : « Vous avez le terrain, nous avons le projet, donnez-nous le terrain! » Cela n’a pas fonctionné. En 2018-2019, le projet a connu un second souffle. Des assemblées publiques, des séances d’information et 348 heures d’ateliers avec les citoyens ont permis de dégager les principes directeurs de la communauté pour la réaffectation du site de Louvain Est.

Quel a été le point qui a fait basculer le projet?

GR : On ne peut pas faire de miracle; le travail communautaire prend du temps. J’étais rendue grand-mère lorsque le projet a enfin reçu l’attention qu’il méritait! Nous pouvons dire que l’annonce du 6 mars 2019 a été une étape importante pour nous. Ce jour-là, Émilie Thuillier, mairesse d’Ahuntsic-Cartierville, et Éric Alan Caldwell, responsable de l’urbanisme au sein du comité exécutif de la Ville de Montréal, ont lancé un partenariat unique entre la Ville et Solidarité Ahuntsic : un bureau de projet commun pour le site de Louvain Est. Ce bureau a formé deux comités : un pour la coordination et un pour la gouvernance. Je suis présidente du comité de coordination. Nous comptons huit membres : six citoyens, un représentant du Centre intégré universitaire de santé et services sociaux du Nord-de-l’Île-de-Montréal, directeur général de Solidarité Ahuntsic et un coordonnateur.

Le terme « écoquartier » sonne comme un concept immobilier à la mode. Comment les citoyens en bénéficieront-ils?

GR : Nous l’appelons un écoquartier parce qu’il sera vert et diversifié, et qu’il aura une dimension humaine. Il sera tout sauf un concept à la mode. Nous visons une structure de gouvernance qui résiste à l’épreuve du temps : la fiducie d’utilité sociale (FUS). Une FUS est une propriété sans propriétaire, un bien affecté à une vocation plutôt qu’au bénéfice d’une personne ou d’une organisation. Elle garantit qu’une propriété ne pourra plus jamais avoir de propriétaire. Cela implique la mise en place d’une gouvernance qui sera dédiée à l’utilité sociale choisie. Elle représente un potentiel extraordinaire de préservation et de réappropriation civique de l’environnement, comme la transformation d’une fourrière vacante en un écoquartier. 

Quelle est votre vision de Solidarité Ahuntsic pour l’écoquartier?

GR : Nous envisageons entre 800 et 1 000 logements, dont beaucoup seront subventionnés ou abordables. L’objectif final de ce projet est l’accessibilité durable à ces logements avec l’aide de la fiducie d’utilité sociale.

Qu’arrivera-t-il si la fiducie d’utilité sociale n’a pas lieu?

GR : Les terrains seront divisés en lots et vendus à des promoteurs qui y mettront en œuvre des projets immobiliers traditionnels.

Individuals in masks at a booth with a sign for Solidarité Ahuntsic
Le kiosque de Solidarité Ahuntsic lors de l’activité Uni.es pour l’accès au logis!
Pourquoi ce projet est-il important?

GR : Il est essentiel parce qu’il s’agit d’un projet « en flux tiré » [c’est-à-dire résultant de la demande du marché] et non « en flux poussé » [un promoteur a décidé que ce projet serait une bonne affaire] avec plus de 10 organismes sans but lucratif qui y travaillent. Il ne s’agit pas d’un projet à la mode. C’est ce dont notre communauté a besoin; les citoyens sont au cœur de ce projet.

Ce projet mobilise aussi bien le secteur privé que le secteur universitaire. Comment ces parties prenantes manifestent-elles leur soutien?

GR : Toutes les deux semaines, trois membres du comité de pilotage travaillent sur le projet d’écoquartier pendant leur journée de travail. Une des façons dont le secteur privé soutient explicitement notre projet est d’accorder des congés payés aux employés. Nous avons également l’appui du Collège Ahuntsic, le principal établissement d’enseignement de l’arrondissement. La directrice générale du Collège, Nathalie Vallée, a participé aux ateliers et elle explore comment l’écoquartier Louvain Est pourrait être un laboratoire pour les étudiants et les professeurs du Collège Ahuntsic.

Comment votre projet contribue-t-il à la transition?

GR : Notre projet contribue à la transition par l’apprentissage humain : les citoyens et les experts construisent, étape par étape, un quartier où tous pourront bien y vivre. Nous travaillons sur le logement, l’autonomie alimentaire, le transport actif et l’énergie. En outre, nous prévoyons mettre en place un réseau intégré d’énergie thermique. Nous prévoyons dix ans pour le projet. En 2023, nous commencerons la démolition des bâtiments restants, et en 2024, nous commencerons la construction!

Selon vous, quel rôle le secteur philanthropique doit-il jouer dans les mouvements communautaires pour la transition?

GR : Les initiatives citoyennes prennent du temps; nous avons besoin de capital patient tout en organisant et en rassemblant du soutien. Les citoyens innovent; par conséquent, nous avons besoin de financement pendant que nous expérimentons. Prenez la fiducie d’utilité sociale par exemple : les fondations peuvent financer les experts qui nous conseilleront et qui nous soutiendront. Il en va de même pour le réseau intégré d’énergie thermique que nous envisageons : les fondations peuvent financer les études de faisabilité. Enfin, les initiatives citoyennes ont besoin d’argent jusqu’à ce qu’elles génèrent des revenus. La période de 2023 à 2026 sera coûteuse pour nous, car nous ne ferons que construire et nous n’aurons rien pour compenser les coûts.

Quel est l’effet domino des mouvements communautaires?

GR : C’est la courbe d’apprentissage induite par la solidarité. D’autres mouvements vous donnent l’énergie et les idées pour aller de l’avant. Notre rencontre avec À nous les quartiers en 2018 en est un bon exemple. Comme nous, ce groupe est axé sur les questions de contrôle communautaire du territoire, du logement et de l’économie, et il cherche des solutions à travers le processus de démocratie participative. 

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