Quels savoirs comptent en évaluation? La philanthropie à l’école du terrain

Comment mieux saisir les retombées d’un financement sans alourdir la tâche des partenaires communautaires? Et comment sortir d’une logique où le regard des bailleurs de fonds et des évaluateurs externes passe pour « objectif », alors que celui des praticien·ne·s est relégué au rang de simple point de vue « subjectif »? Plusieurs savoirs peuvent éclairer l’évaluation d’une transformation sociale, mais celui des personnes qui font le travail sur le terrain est indispensable. Ce savoir ne sert pas seulement à mieux comprendre le changement. Intégré à une évaluation qui sort d’une logique extractiviste, où l’on prélève de l’information auprès des organismes sans que cela leur soit utile, ce savoir devient un outil d’apprentissage capable de transformer nos pratiques et un levier de justice sociale. À l’inverse, ignorer ce que savent les organismes financés les affaiblit, et prive la philanthropie de savoirs essentiels au changement social qu’elle souhaite soutenir.

De nombreux bailleurs de fonds cherchent à s’éloigner de la reddition de comptes traditionnelle et des rapports de pouvoir qu’elle entretient. Ils expérimentent pour cela différentes pratiques associées à la philanthropie fondée sur la confiance. Certains laissent les organismes financés définir eux-mêmes la façon d’évaluer le changement, remettant ainsi en question l’idée qu’une posture de confiance empêche de saisir les retombées. D’autres misent sur des approches décoloniales ou sur l’apprentissage entre pairs. Cet automne, Fondations philanthropiques Canada (FPC) a d’ailleurs fait de la réciprocité le thème de son congrès national. C’est un signe que repenser le pouvoir et les relations désormais au cœur des préoccupations du secteur. Les bailleurs de fonds semblent de plus en plus prêts à partager le pouvoir et à laisser les organismes choisir leurs stratégies. Mais sont-ils également prêts à faire confiance à ce que les organismes savent du changement?

Nous voulons pousser la réflexion plus loin : il s’agit de montrer non seulement que les savoirs communautaires comptent, mais aussi comment ils peuvent nourrir l’évaluation, puis être pris en compte par les bailleurs de fonds afin de transformer leurs façons de faire. Les apprentissages présentés ici sont nés d’un dialogue entre partenaires communautaires, bailleurs de fonds et chercheur·e·s, qui apportent chacun leur propre perspective et contribution au changement social. Pour nous, écouter vraiment ne se réduit pas à cocher une case. C’est être convaincu que tous ces savoirs sont nécessaires, qu’ils viennent de la communauté, de la pratique, de la philanthropie ou de la recherche. L’enjeu n’est donc pas seulement de les valoriser et de les faire circuler, mais de les laisser transformer les pratiques, y compris celles de la philanthropie elle-même.

L’évaluation comme dialogue

Comment cela se concrétise-t-il dans la pratique? Prenons l’exemple du Projet impact collectif (PIC) à Montréal, dans lequel nous sommes tous les deux impliqués depuis plusieurs années. L’une y pilote l’évaluation et mène des activités de recherche-action. L’autre est professeur d’université et siège au comité Évaluation et apprentissages du PIC. Depuis plus de dix ans, le PIC met en commun des fonds philanthropiques pour soutenir l’action collective dans des quartiers montréalais. Il réunit aujourd’hui 12 fondations, des institutions publiques et le milieu communautaire dans 31 quartiers. Dans sa phase actuelle, nous avons voulu concevoir son évaluation comme un dialogue, en nous éloignant le plus possible d’une logique d’extraction des savoirs.

Tout commence par la confiance, et au PIC, elle est inscrite dans le financement lui-même. Souple et pluriannuel, il n’est pas lié à des cibles qu’un quartier doit atteindre pour être refinancé, mais vise plutôt à renforcer la collaboration, l’expérimentation et l’apprentissage. Ce point est essentiel : aucun partenaire ne parlera de ce qui ne fonctionne pas si la reconduction de son financement est en jeu. Sur cette base, notre démarche d’apprentissage repose sur trois orientations.

Miser sur les espaces existants

La première consiste à recueillir les apprentissages là où les gens échangent déjà. Plutôt que d’ajouter des rencontres pour les besoins de l’évaluation, notre équipe s’appuie sur les espaces existants du PIC : les rencontres semestrielles avec les partenaires, les événements d’apprentissage et les instances de gouvernance qui réunissent partenaires communautaires, institutionnels et philanthropiques. Ces espaces sont conçus pour faire émerger les apprentissages tout en renforçant les relations. À l’exception de brefs rapports financiers, nous avons complètement abandonné les rapports écrits dans la phase actuelle. Nous traitons ce que les partenaires nous disent des retombées, des obstacles et des bonnes pratiques comme des données et des analyses à prendre au sérieux, et non comme de simples anecdotes à confronter à des preuves plus « solides ».

Guidés par la chercheure interne, les membres de l’équipe du projet documentent ces apprentissages, puis partagent des synthèses que les partenaires sont invités à corriger et à bonifier. Ces synthèses constituent la principale source de l’évaluation du programme. Cette évaluation est elle-même conçue de façon participative, au sein d’un comité évaluation et apprentissages qui réunit des personnes du milieu communautaire, de la philanthropie, des institutions publiques et du milieu universitaire. Bref, notre évaluation n’alourdit pas la tâche des partenaires communautaires puisqu’elle repose largement sur des échanges dans des espaces qui auraient existé de toute façon. Et c’est notre équipe qui prend en charge l’essentiel du travail de documentation et d’analyse des connaissances produites dans l’action.

La réciprocité

La deuxième orientation est la réciprocité. Elle ne se limite pas au partage du pouvoir décisionnel ni à des relations mutuellement bénéfiques; elle concerne aussi l’apprentissage dans les deux sens. Ne pas surcharger les partenaires communautaires d’exigences d’évaluation est une chose. Amener les bailleurs de fonds à mettre leurs propres apprentissages sur la table en est une autre. Pour l’instant, c’est davantage une aspiration qu’une pratique établie. L’intention est que les apprentissages circulent dans tous les sens : entre partenaires communautaires, institutions publiques, fondations et chercheur·e·s. Certains bailleurs de fonds partagent ouvertement ce qu’ils apprennent mais beaucoup restent mal à l’aise à l’idée de le faire, ce qui montre à quel point les rôles sont ancrés et difficiles à faire bouger.

Faire circuler les savoirs

La troisième orientation consiste à faire circuler les savoirs. Les apprentissages ne doivent pas rester enfermés dans un rapport ni être confinés à l’intérieur d’une organisation. Pour influencer les pratiques au-delà des initiatives de quartier, et même du PIC, ces savoirs doivent circuler entre partenaires communautaires, entre bailleurs de fonds et vers d’autres actrices et acteurs. Nous misons sur différents formats : des événements d’échange d’apprentissages, des publications accessibles et une fiche de quartier publique pour chacun des 31 quartiers. Des carnets d’apprentissages sont aussi en préparation. Modeste au départ, ce partage a beaucoup progressé au cours des dernières années.

Cette approche fondée sur le dialogue et la confiance nous a tout de même permis de dégager une lecture claire du changement. Dans la plupart des 31 quartiers, nous avons pu identifier des retombées aux trois niveaux : citoyen, organisationnel et systémique. Nous en avons relevé 15 au total, dont huit sont communes à plus de la moitié des quartiers. Sur le plan citoyen, ces retombées touchent d’abord l’accès aux services, grâce à un travail de proximité accru, à de nouvelles offres et à une communication plus claire. Elles touchent aussi le pouvoir d’agir des résident·e·s et le tissu social, qui s’est renforcé. Sur le plan organisationnel, de nombreux organismes ont fait évoluer leurs pratiques grâce à l’expérimentation et aux apprentissages. Une banque alimentaire, par exemple, s’est penchée sur ce qui éloignait les gens de ses services. Elle a revu l’ensemble de son fonctionnement : ses heures d’ouverture, sa façon de distribuer les denrées et la manière dont l’équipe entrait en contact avec les gens qu’elle servait. Elle a finalement rendu l’accès à ses services entièrement gratuit. Sur le plan systémique, dans un quartier, la mobilisation communautaire a permis d’obtenir un engagement en faveur d’un développement inclusif dans le cadre d’un grand projet d’aménagement urbain. Les méthodes que nous avons utilisées pour comprendre ces retombées sont peut-être propres au PIC, mais les principes qui les guident ne le sont pas.

La confiance a aussi ouvert de nouvelles pistes de collaboration. À mesure que les relations se sont approfondies, des partenaires communautaires ont commencé à solliciter un soutien qui dépasse le financement, notamment en matière d’influence et d’appui au plaidoyer. Ils voulaient, par exemple, porter un enjeu au-delà du quartier ou mobiliser les réseaux et les contacts des fondations. Que ces demandes aient vu le jour constitue déjà, en soi, une retombée de la confiance sur laquelle repose cette approche.

Notre approche d’évaluation a aussi ses limites, et elles sont claires. Elle mesure rarement le changement en chiffres. Par ailleurs, elle ne rejoint les citoyen·ne·s qu’indirectement, puisque les espaces dans lesquels nous travaillons réunissent principalement des organisations. C’est donc par l’entremise de nos partenaires que nous accédons à l’expérience des résident·e·s. Ce sont eux qui décident qui inviter à nos rencontres, quelles personnes écouter dans leur travail, quelles voix mettre de l’avant et ce qu’ils choisissent de nous transmettre. Notre propos porte ici sur le savoir des intervenant·e·s et des organismes. Le savoir expérientiel des résident·e·s, et l’expertise que certains acquièrent en s’engageant soulèvent d’autres questions, que nous n’abordons pas ici.

Vers une démocratisation des savoirs en évaluation

Pourquoi est-ce important? Parce que la façon dont nous évaluons n’est jamais un simple choix technique : elle détermine quels savoirs comptent. Dans le monde des bailleurs de fonds, on associe spontanément la distance à l’objectivité et la proximité au biais. La lecture des bailleurs de fonds ou d’expert·e·s externes passe pour rigoureuse, tandis que celle des praticien·ne·s est jugée anecdotique. Or, la distance n’est pas neutre non plus. Les spécialistes externes arrivent avec leur propre parcours, leur propre expérience et, le plus souvent, un cadre conçu ailleurs. Leur regard est lui aussi situé, même si cela est rarement reconnu comme tel. En fait, tout savoir est situé, y compris le nôtre. Dès qu’on l’admet, la prémisse d’une opposition entre un regard extérieur « objectif » et un regard de terrain « subjectif » ne tient plus.

Les praticien·ne·s et les acteurs communautaires sont confrontés aux enjeux au quotidien. Ils détiennent une compréhension fine de ce qui change et pourquoi, une connaissance qu’aucun observateur externe ne peut reproduire. Leur proximité n’est pas un biais, mais un atout. Ce qui rend une évaluation incomplète, c’est donc de se priver de leur savoir. Quant à la rigueur, elle repose sur des mécanismes intégrés à la démarche : des synthèses que les partenaires corrigent et valident, des constats discutés au sein d’un comité où trois types de savoirs se rencontrent, et des tendances vérifiées dans les 31 quartiers. Reconnaître la pluralité des savoirs n’a rien d’une concession faite aux partenaires communautaires; c’est à la fois une question de rigueur analytique et de justice.

C’est ce que Budd Hall et Rajesh Tandon appellent la démocratisation des savoirs : reconnaître plusieurs façons de savoir et de produire des connaissances et faire en sorte qu’elles soient accessibles, valorisées et partagées. Ce que les gens apprennent par l’expérience, la pratique ou le vécu d’un enjeu compte et mérite d’être entendu au même titre que l’expertise universitaire et professionnelle. Aucun de ces savoirs ne suffit à lui seul ni ne remplace la recherche universitaire. Encore faut-il ne pas se contenter de les rassembler et de les juxtaposer. Ils doivent se rencontrer et interagir, pour que leur dialogue change la façon d’agir de chacun, qu’il s’agisse des organismes communautaires, des institutions publiques, des chercheur·e·s ou des bailleurs de fonds. Vue ainsi, l’évaluation n’est plus un verdict sur le travail des autres. Elle devient un processus d’apprentissage partagé, qui peut transformer les pratiques, y compris en philanthropie.

Cette boucle n’a rien d’hypothétique. Le Projet impact collectif lui-même en porte la marque. Les partenaires communautaires jugeaient l’évaluation de la première phase trop lourde. Leurs commentaires ont conduit à repenser la démarche et les mécanismes de reddition de comptes au profit de méthodes plus légères, fondées sur le dialogue. Les formations offertes aux initiatives ont évolué de la même manière. Plus révélateur encore, alors que la phase actuelle prendra fin en 2027, la suivante a été coconstruite avec ces mêmes partenaires, qui étaient de loin les voix les plus présentes autour de la table. Autrement dit, les savoirs issus de l’évaluation n’ont pas seulement servi à décrire le travail : ils ont transformé le programme lui-même.

Rien de tout cela n’est simple et l’obstacle tient moins à la méthode qu’aux mentalités. L’idée que l’objectivité passe par la distance est profondément ancrée. La confiance ne se décrète pas, elle se construit avec le temps. Si la réciprocité que nous avons décrite reste inégale, c’est justement parce que des rôles et des rapports de pouvoir installés de longue date ne changent que lentement. Savoir écouter et bâtir un dialogue qui transforme ne s’improvise pas. Cela demande de la volonté et des compétences, et c’est un apprentissage pratique que bailleurs de fonds et organismes communautaires font ensemble, au fil du temps. Nul besoin d’un projet d’envergure comme le PIC pour s’y mettre, tout bailleur de fonds peut commencer par se poser quelques questions. Quelle lecture du changement considérons-nous comme rigoureuse, crédible ou légitime, et laquelle écartons-nous sans le dire? Nos manières d’évaluer changent-elles les rapports de pouvoir, ou les reproduisent-elles? Et qu’est-ce qui nous échappe dans la compréhension de ce que nous finançons?

La question n’est plus de savoir si les savoirs communautaires méritent d’être reconnus, mais pourquoi l’évaluation s’en passe encore si souvent. Ce qui nous ramène à notre point de départ : jusqu’où sommes-nous prêts à pousser la réciprocité? Peut-elle aller au-delà de relations mutuellement bénéfiques, jusqu’à reconnaître et partager nos savoirs respectifs? Le changement systémique et l’inclusion que les bailleurs de fonds visent dans la société doivent aussi transformer la façon dont le savoir lui-même est produit et partagé. Car une répartition plus juste des ressources et une reconnaissance plus équitable des savoirs sont, au fond, les deux faces d’une même quête de justice sociale.


Isabel Heck conjugue recherche, apprentissage et action pour faire avancer la justice sociale et la démocratisation des savoirs. Responsable des connaissances et apprentissages au Projet impact collectif, elle est professeure associée à l’UQAM, membre du CRISES et du PhiLab.

Sylvain A. Lefèvre est professeur à l’ESG UQÀM. Il est chercheur au PhiLab (Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie) et mène des recherches sur le rôle des fondations au Québec et en Europe. Il siège au Comité évaluation et apprentissages du PIC depuis 2024.

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