La philanthropie : un catalyseur ponctuel pour les médias locaux, non une solution de survie à long terme

Lors d’un symposium de trois jours à Charlottetown, le message principal qui ressortait était l’urgence et l’ampleur des défis auxquels est confronté le journalisme indépendant, et le fil conducteur incontestable était la résilience et la détermination de ceux qui se battent pour maintenir leurs publications à flot.

Lors d’un symposium de trois jours à Charlottetown, le message principal qui ressortait était l’urgence et l’ampleur des défis auxquels est confronté le journalisme indépendant, et le fil conducteur incontestable était la résilience et la détermination de ceux qui se battent pour maintenir leurs publications à flot.


Pour une deuxième année consécutive, journalistes, donateurs.trices et expert.e.s en politiques publiques se sont rassemblé.e.s à l’Île-du-Prince-Édouard afin de discuter de l’avenir des médias indépendants au Canada. Leurs échanges à Charlottetown se sont surtout concentrés sur la nécessité de faire traverser le débat au-delà des frontières de l’île.

On a demandé aux médias locaux en difficulté de revoir leur narratif – de mettre l’accent sur leur valeur pour la communauté et la nation plutôt que sur la crise qui les assaille. On a reconnu que le financement philanthropique avait un effet bien plus efficace comme catalyseur à court terme que comme source perpétuelle de revenus. On s’est également entendu pour dire qu’il est risqué d’entretenir une trop grande dépendance aux subventions gouvernementales. En effet, les gouvernements changent, les priorités et les politiques évoluent, et l’austérité frappe sans avertir.

L’objectif n’est évidemment pas de diminuer l’importance des partenariats entre les organismes philanthropiques et les médias indépendants. On a toutefois conclu que ceux qui font appel aux subventions doivent se montrer astucieux et démontrer l’urgence de leur situation lorsqu’ils approchent des fondations déjà abondamment sollicitées par toutes les strates de la société canadienne.

Pendant les trois jours où les 85 participant.e.s étaient rassemblé.e.s dans la capitale provinciale à examiner divers enjeux, tout le monde a reconnu le courage et la détermination de ceux et celles qui se battent pour la survie de leurs publications en cette époque tumultueuse.

« On pense toujours à ce qui nous empêche de fermer l’œil la nuit, mais j’aimerais bien qu’on se concentre davantage sur ce qui nous donne envie de nous lever le matin. L’insomnie n’aide personne, mais trouver des moyens d’y remédier, c’est productif », a affirmé Jamison Steeve, président et directeur général de la Fondation Metcalf.

On pense toujours à ce qui nous empêche de fermer l’œil la nuit, mais j’aimerais bien qu’on se concentre davantage sur ce qui nous donne envie de nous lever le matin.

Jamison Steeve, Metcalf Foundation

Lors du colloque, le vice-président de la Fondation Ivey, Lorne Johnson, a mentionné que les fondations, leur conseil d’administration et les membres de leur direction sont terrifiés par ce qui se passe au sud de la frontière, et très préoccupés par l’idée de protéger la démocratie et le filet social au Canada. Par contre, selon lui, ils ne perçoivent pas les médias locaux comme les vecteurs d’une démocratie renforcée. « Pour que ces préoccupations soient transposées en financement et en actions concrètes, vous devez présenter des solutions en faveur de la démocratie. Vous devez mettre l’accent sur le sentiment d’urgence. Un certain nihilisme habite les membres de fondations qui pensent n’avoir qu’une influence négligeable sur les médias sociaux ou sur l’érosion du filet social », a conseillé M. Johnson.

« La valeur des médias locaux doit être rehaussée auprès des donateurs.trices, en insistant sur la façon dont ils favorisent l’esprit de communauté et réduisent les risques de radicalisation et de polarisation. Toute demande de financement doit être attentivement étudiée, expliquée en détail et présentée par vos meilleur.e.s porte-parole », a-t-il ajouté.

D’autres ont prôné la puissance de la voix collective, en insistant sur la collaboration mutuelle des médias indépendants plutôt que sur la compétition, puisqu’ils sont tous confrontés au même défi. Une stratégie qui est d’ailleurs préconisée par l’Independent Newspaper Group, un collectif de 23 petits organes de presse familiaux des États-Unis qui se partagent stratégies d’affaires et sources de revenus depuis une quarantaine d’années.

Ethan Cox, le cofondateur de Ricochet Media, a lancé un appel à la collaboration entre les organes de presse, peu importe leur taille. Il a toutefois reconnu que cela impliquait un changement de mentalité. « Nous sommes issu.e.s d’un milieu médiatique compétitif peu enclin à collaborer », a-t-il souligné.

« Nous devons arrêter de nous isoler chacun.e sur notre petite barque. Nous naviguons tous et toutes sur le même foutu fleuve! », a renchéri Alex Freedman, directeur général du Fonds canadien de la radio communautaire.

Nous devons arrêter de nous isoler chacun.e sur notre petite barque. Nous naviguons tous et toutes sur le même foutu fleuve!

Alex Freedman, Fonds canadien de la radio communautaire

Mais à quoi peut bien servir la philanthropie, si ce n’est pas une solution viable sur le long terme pour soutenir la santé fragile du journalisme indépendant? Elle peut donner vie à une jeune entreprise prometteuse et l’aider à subsister pendant ses premières années, ou encore débloquer rapidement des fonds à court terme pour permettre à un média indépendant de réaliser des reportages ambitieux et approfondis, même s’il ne dispose pas des moyens financiers nécessaires pour se consacrer au type de journalisme auquel il aspire.

La philanthropie prend tout son sens lorsqu’elle peut être déployée de manière plus rapide, agile et stratégique que les autres modes de financement afin de donner vie aux idées novatrices et d’injecter des capitaux pour innover.

Teresa Marques, Fondation Rideau Hall

« Je ne crois pas que la philanthropie doit être vue comme une solution permanente », a déclaré Teresa Marques, présidente-directrice générale de la Fondation Rideau Hall (FRH), l’organisme qui a commandité le colloque en partenariat avec la Fondation des Prix Michener. « La philanthropie prend tout son sens lorsqu’elle peut être déployée de manière plus rapide, agile et stratégique que les autres modes de financement afin de donner vie aux idées novatrices et d’injecter des capitaux pour innover. Nous reconnaissons que nous ne sommes pas une instance gouvernementale. »

C’est d’ailleurs cette agilité qui a permis au secteur de réagir promptement à l’annonce des subventions « Couvrir le Canada », une collaboration de 525 000 $ entre la FRH, la Fondation des Prix Michener et le Forum des politiques publiques (FPP) qui a alloué des sommes variant entre 2 000 $ et 35 000 $ à des organes de presse indépendants pour les aider à couvrir plus efficacement les élections fédérales de 2025. Le projet s’est mis en branle très rapidement. Un vendredi soir, à 21 h 30, alors qu’elle accompagnait ses enfants au hockey, Mme Marques a reçu un appel du FPP qui confirmait que la campagne était approuvée. On procédait à son lancement dès le lundi matin. Au colloque de Charlottetown, les bénéficiaires ont fait la file derrière les micros pour encenser l’initiative.

« Nous avons aussi appris que le montant n’avait pas besoin d’être colossal pour avoir un impact majeur », s’est réjouie Mme Marques.

Ollie Williams a expliqué aux participant.e.s du colloque que la subvention de 20 000 $ qu’il a reçue avait permis à ses journalistes de Cabin Radio, à Yellowknife, d’assister à des assemblées aux quatre coins des Territoires du Nord-Ouest, à des endroits qui leur étaient jusqu’alors impossibles à couvrir en personne.

La rédactrice en chef du journal franco-manitobain La Liberté, Sophie Gaulin, a quant à elle utilisé sa subvention « Couvrir le Canada » pour dépêcher, pour la première fois, un journaliste au port nordique de Churchill pour couvrir les enjeux des Premières Nations. Elle a souligné qu’envoyer une personne à Churchill coûtait le double du prix d’un voyage à Paris. De son côté, Barry Rooke, le directeur général de l’Association nationale des radios universitaires et communautaires, a mis à profit sa subvention en invitant 25 stations sans but lucratif à participer à une émission préélectorale de six heures diffusée dans 31 communautés de huit provinces.

Anita Li, de la publication numérique The Green Line de Toronto, a rappelé, elle, que les 15 000 $ reçus de la Fondation Inspirit pour le lancement de son entreprise lui avaient permis de créer son site Web et de rémunérer son équipe initiale, une aide précieuse pour démarrer du bon pied. (Elle a également reçu du financement de la FRH et de la Toronto Foundation.) Mme Li avait auparavant travaillé dans les médias traditionnels, ainsi que pour de jeunes entreprises numériques canadiennes et états-uniennes. Elle avait donc déjà une bonne idée du fonctionnement d’une jeune entreprise au Canada lorsqu’elle a investi 30 000 $ de ses économies pour fonder The Green Line pendant la pandémie. Ce média est reconnu pour ses « Action Journeys », qui ciblent une problématique pour ensuite faire découvrir à ses lecteurs et lectrices différentes solutions pouvant y remédier.

On ne peut pas s’appuyer indéfiniment sur la philanthropie . . . Je considère ces fonds plutôt comme un capital de départ.

Anita Li, The Green Line

« Je suis certaine que nous avançons sur la voie de la viabilité. On ne peut pas s’appuyer indéfiniment sur la philanthropie. Ce n’est pas un modèle d’affaires viable, surtout que les fonds provenant de la philanthropie se font plus rares de nos jours. Je considère ces fonds plutôt comme un capital de départ. Je suis en activité depuis trois ans et demi et j’ai prouvé que je peux travailler en partenariat, qu’il y a un intérêt, un marché pour ce que je propose », assure Anita Li.

« Je suis actuellement à la recherche d’une importante somme de capitaux pour mon entreprise – issue, je l’espère, d’une initiative philanthropique. Ça changerait tout pour moi : je pourrais embaucher une équipe pour travailler sur The Green Line et me verser un salaire décent pour ensuite réinvestir dans des sources de revenus diversifiées », confie-t-elle.

Jennifer Hollett est directrice générale de The Walrus, qu’elle décrit comme une « organisation médiatique » qui produit un magazine (également appelé The Walrus) et parraine des événements, publie des jeux, organise des dîners de leadership et crée du contenu personnalisé avec The Walrus Lab. « L’histoire locale est l’histoire nationale », a-t-elle déclaré. « Elle permet de lutter contre la polarisation. »

Alors que certaines discussions encourageaient le rejet de la béquille philanthropique, d’autres lançaient un avertissement aux médias contre les dangers d’une trop grande dépendance au financement gouvernemental.

Le fondateur et rédacteur en chef du journal torontois The Local, Tai Huynh, a conseillé à ses collègues de faire attention à ce que les programmes gouvernementaux n’excèdent pas 15 % de leurs sources de revenus totales. Il a expliqué que, l’an dernier, les programmes gouvernementaux représentaient 12 % du budget de son organisme sans but lucratif. Cette année, avec la bonification du pourcentage du crédit d’impôt pour la main-d’œuvre, ses revenus provenant de fonds publics augmenteront automatiquement à 15 % ou 16 % selon son estimation.

L’Initiative de journalisme local (IJL) est la plus importante mesure de soutien gouvernementale pour le journalisme local; elle vise à rémunérer les journalistes. C’est une enveloppe de 128,8 millions de dollars qui a été lancée en 2019 et qui s’échelonnera jusqu’à la fin de 2027 (le gouvernement a prolongé le programme l’an dernier, s’engageant à hauteur de 58,8 millions de dollars pour la période 2024-2027). Une autre tranche de 10 millions pour la même période – en provenance du Fonds pour la diversité des voix – est réservée aux journalistes de la relève issu.e.s de communautés marginalisées.

Le programme Mesures spéciales pour appuyer le journalisme (MSAJ), une initiative du Fonds du Canada pour les périodiques, offre quant à lui une aide financière de 38,4 millions de dollars aux petites maisons d’édition qui produisent des magazines ou des journaux communautaires. Il est également possible de bénéficier de crédits d’impôt et du fonds Google, une compensation de 100 millions de dollars (dont 63 millions seront distribués à des organismes médiatiques imprimés ou numériques) que l’entreprise a accepté de verser en échange d’une exemption à la Loi sur les nouvelles en ligne. De manière générale, le budget fédéral déposé par le gouvernement de Mark Carney en novembre a prolongé – sans toutefois l’augmenter – le financement des médias locaux.

« J’ignore si le pourcentage magique de 15 % convient à tout le monde », tempère M. Huynh. Il a toutefois mis en garde les organes de presse pour qui la totalité des salaires journalistiques est financée par l’IJL, qualifiant cette approche de « très risquée ». Et il est bien placé pour le savoir : un changement budgétaire gouvernemental qui a exclu les publications numériques du programme MSAJ lui a coûté 45 000 $ en financement.

À l’origine, il était financé par cinq fondations, mais au fil du temps, le portrait philanthropique a changé : il recevait plus de petites contributions. Aussi, lorsqu’il a obtenu le statut d’organisation journalistique enregistrée, il a pu commencer à recueillir des dons de son lectorat, ce qui a participé à la diversification de ses sources de revenus. Il combine désormais le financement des fondations, les dons des lecteurs et lectrices ainsi que la contribution de quelques fonds orientés par le donateur (les donateurs.trices contribuent à un fonds administré par un tiers, généralement une fondation publique ou privée). Le financement offert par les fondations constitue environ 70 % des revenus de The Local, aucune contribution n’excédant 50 000 $ – et les revenus générés par les dons de son lectorat atteignent maintenant entre 12 % et 14 %.

Teresa Marques souligne que la FRH n’a jamais été autant sollicitée de demandes de subventions. L’incertitude du milieu et le déclin du soutien public aux organisations se traduisent par une précarité et une augmentation des besoins dans l’ensemble des secteurs qu’elle appuie. Mme Marques constate toutefois que les organismes subventionnaires s’intéressent davantage aux médias locaux, ce qui offre aux indépendants des possibilités qui étaient encore impensables il y a quelques années. Les médias ont plus de chances d’obtenir l’appui de partenaires philanthropiques, et ces fondations sont plus ouvertes à laisser leurs bénéficiaires expérimenter dans leur pratique journalistique. « Ce n’est plus juste une question de rester à flot. En démontrant votre esprit d’innovation, vous pourriez noter une augmentation de l’intérêt du secteur à vous soutenir », fait remarquer Mme Marques.

Lors du colloque de Charlottetown, d’autres mesures concrètes ont été examinées afin d’améliorer la relation entre philanthropie et journalisme. Ana Sofía Hibon, de la Fondation Inspirit, a présenté des guides à l’intention des philanthropes et des journalistes, puisque, selon elle, il y a encore du travail à faire pour établir des partenariats fructueux. Les journalistes doivent connaître la marche à suivre pour présenter une demande de subvention, en plus de savoir analyser un contrat et utiliser le financement de manière à maximiser son impact.

Mme Hibon a signalé que depuis 2019, au moins 50 fondations ont contribué à la cause du journalisme. Certaines suggestions sont ressorties du colloque à cet égard, soit la création d’une liste de donateurs.trices et d’une carte qui montre l’emplacement et la taille des organismes bénéficiaires potentiels. On a aussi vu un intérêt pour la mise en œuvre d’un fonds de soutien solidaire pour le journalisme indépendant, un changement qui aiderait à réduire les dépenses et qui encouragerait certains médias à repousser leurs limites journalistiques.

Nous pouvons être le catalyseur qui vous amènera vers la viabilité, mais nous ne pouvons pas être l’unique donateur, ni le fondement d’un modèle viable.

Jamison Steeve

Si l’on doit tirer une leçon générale du colloque, c’est que, malgré les obstacles pressants et majeurs auxquels le journalisme indépendant est confronté, il faut garder à l’esprit que les fondations canadiennes ne disposent que d’une infime partie des fonds qui ont été déployés par la communauté philanthropique états-unienne en appui aux médias locaux. « Nous pouvons être le catalyseur qui vous amènera vers la viabilité, mais nous ne pouvons pas être l’unique donateur, ni le fondement d’un modèle viable », insiste Jamison Steeve.

Il a aussi invité les participant.e.s à garder en tête le sentiment d’urgence qui régnait à Charlottetown : « Rien n’est plus typiquement canadien que d’assister à l’un de ces colloques et de se faire demander, sur une échelle d’un à dix, à quel point la situation nous préoccupe – dix étant “la maison brûle” et un, “tout va pour le mieux”. Les gens répondent huit, neuf ou dix, mais une fois le colloque terminé, lorsqu’on les interroge sur leur niveau d’engagement, on obtient un, deux ou trois. En tant que groupe, il faut trouver une manière d’augmenter cet engagement à huit, neuf ou dix et de convaincre les fondations de la nécessité d’en faire de même. »


Note de la rédaction : Cet article a été corrigé le 11 décembre 2025 afin de décrire plus précisément le travail de The Walrus.

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