Opinion

La course aux fonds philanthropiques

Les fondations ont constaté une augmentation spectaculaire des demandes de financement pour les mêmes montants accordés. Existe-t-il une possibilité pour les organismes philanthropiques de collaborer davantage face à ces pressions?

Les fondations ont constaté une augmentation spectaculaire des demandes de financement pour les mêmes montants accordés. Existe-t-il une possibilité pour les organismes philanthropiques de collaborer davantage face à ces pressions?

La Première Nation d’Elsipogtog est située dans l’est du Nouveau-Brunswick, à moins de 100 km au nord de Moncton. Bien que cette petite communauté ne compte qu’environ 3 600 personnes, elle est le berceau d’une initiative novatrice destinée aux jeunes de l’endroit : le programme jeunesse Nogemag.

Ce programme a pour mission d’aider les jeunes Mi'kmaq à renouer avec leur culture, leur communauté et leur propre identité par l’entremise d’enseignements culturels, de cérémonies et de mentorat. L’équipe du programme a récemment appris qu’elle avait été sélectionnée parmi les 28 récipiendaires d’une subvention Catapulte Canada de la Fondation Rideau Hall (FRH). Cette aide financière lui permettra d’étendre, à d’autres jeunes de la communauté, ses services enracinés dans le territoire, lesquels sont sensibles aux traumatismes.

Pour Frederick Soucy, le directeur du programme Nogemag, cette annonce est un cadeau du ciel : « Dans notre cas, c’est ce qui nous garde en vie. Bien honnêtement, sans cette subvention, nous n’existerions plus. »

Malheureusement, il n’y a pas que le programme Nogemag qui peine à rester à flot. L’année dernière, la FRH a lancé son quatrième appel ouvert pour l’octroi de subventions dans le cadre de son programme Catapulte Canada. Ces subventions aident les organisations jeunesse canadiennes à développer leurs capacités, à mesurer leur impact et à faire grandir des initiatives innovantes qui s’attaquent aux obstacles à l’apprentissage et qui encouragent des solutions communautaires.

À la date limite d’inscription, nous avions reçu plus de 700 candidatures pour l’obtention d’une subvention Catapulte, et le montant des demandes s’élevait à plus de 88 millions de dollars. Comme nous disposions d’une enveloppe de seulement 4 millions de dollars, nous n’avons pu sélectionner que 28 projets. On a vraiment été pris de court. Jamais nous n’avions prévu de recevoir autant de demandes : cette situation était carrément inédite.

À titre comparatif, lors de notre appel ouvert de 2024, le programme Catapulte avait recueilli 134 candidatures, lesquelles totalisaient un montant d’un peu plus de 16 millions de dollars. Du lot, nous avions sélectionné 32 organisations, qui s’étaient alors divisé une enveloppe de financement de 4,3 millions de dollars. C’est donc un projet sur quatre qui bénéficiait d’une subvention. Cette situation contraste fortement avec celle de notre dernier appel ouvert, celui de 2025, où seulement un projet sur vingt-cinq a obtenu une aide financière. Parmi les candidatures rejetées figuraient une multitude de projets sérieux, orchestrés par des équipes dévouées et expérimentées qui ne demandaient qu’un petit coup de pouce.

Nous avons vécu un cas de figure similaire avec notre Initiative de formation des enseignant.e.s autochtones (Initiative FEA) l’année dernière. Sur les 74 candidatures reçues (totalisant 55 millions de dollars en demande de financement), nous n’avons retenu que 12 projets (un sur six), qui se sont réparti un montant de 8,5 millions de dollars.

« Ça peut sembler minime, mais il ne faut pas oublier que c’est dans le milieu de l’éducation des enseignant.e.s autochtones. Nous avons reçu des candidatures de presque tous les programmes d’éducation postsecondaire pour les enseignant.e.s autochtones du pays », explique Randa Abader, gestionnaire des partenariats et des subventions de l’Initiative FEA à la FRH. Dans bien des régions du pays, ces programmes sont toujours en phase de démarrage. Ils ne disposent donc pas de sources de financement diversifiées.

Ce grand volume de demandes ne concerne pas uniquement les initiatives d’apprentissage de la FRH. Nous l’avons vu de nouveau lors du lancement du fonds « Couvrir le Canada : Élections 2025 » en mars dernier. Ce fonds visait à améliorer la couverture journalistique de la campagne fédérale en allouant rapidement des ressources financières à de petits ou moyens organismes médiatiques. Par cette initiative non partisane, on voulait s’assurer que la population canadienne ait accès à de l’information de grande qualité au fil de cette campagne inattendue.

Créé et dirigé par le Forum des politiques publiques et offert en partenariat avec la FRH et la Fondation des Prix Michener, le fonds « Couvrir le Canada » a versé 525 000 $ en subventions à 40 organismes médiatiques locaux pendant la campagne. Toutefois, le nombre de demandes reçues a largement excédé la capacité du fonds. À peine trois jours après son lancement, on avait reçu 79 candidatures en provenance de partout au pays. Les subventions offertes ont été de l’ordre de 2 500 $ à 35 000 $ et ont permis la mise en œuvre d’un journalisme ambitieux et percutant dans bien des communautés mal desservies. Mais jusqu’où aurait-on pu aller avec des ressources supplémentaires?

La demande est indéniablement forte, et elle s’accentue au rythme des crises qui se multiplient dans un climat politique hautement incertain.

Ana Sofía Hibon, Fondation Inspirit

Nous savons que bien des fonds de la sphère philanthropique canadienne se trouvent dans une situation similaire. C’est le cas notamment du Fonds Avenir Médias, auquel contribuent la Fondation Euphrosine, la Fondation Inspirit, la Fondation McConnell et la Fondation Sonor; il a été créé pour soutenir le journalisme indépendant, renforcer la vie civique et consolider la démocratie au Canada. L’équipe a reçu 130 candidatures pour seulement trois à sept subventions disponibles allant de 150 000 $ à 600 000 $.

« La demande est indéniablement forte, et elle s’accentue au rythme des crises qui se multiplient dans un climat politique hautement incertain. Dans un tel contexte, pouvoir miser sur une meilleure coordination entre les donateurs et donatrices, ce n’est pas juste utile, c’est nécessaire », soutient Ana Sofía Hibon, gestionnaire principale de programmes à la Fondation Inspirit.

On ne manque certes pas d’exemples pour illustrer cet accroissement inédit des besoins dans les communautés et les secteurs d’activité de tout le pays. Mais quelle est la cause de cette spectaculaire flambée?

La première explication, et possiblement la moins intrigante, concerne la nette augmentation observée dans l’usage de l’intelligence artificielle. Jusqu’à tout récemment, la rédaction de demandes de subvention exigeait des compétences très spécialisées, mais avec l’arrivée des outils d’IA et la formulation de bonnes requêtes, répondre aux questionnaires est devenu un jeu d’enfant. Le volume de demandes a donc grimpé en flèche. En analysant toutes ces candidatures, nous avons constaté que plusieurs se ressemblaient fortement dans leurs formulations, au point d’être presque identiques.

Même si le secteur philanthropique s’est efforcé de clarifier ses écrits, les lignes directrices et procédures liées à l’attribution de subventions peuvent toujours sembler argotiques et difficiles à comprendre. Il s’agit d’ailleurs d’un obstacle pour les personnes qui ne maîtrisent pas les codes des demandes de subvention ou qui doivent rédiger une demande dans leur deuxième ou troisième langue. Nous savons bien que, pour ces personnes, les outils d’IA peuvent s’avérer un excellent moyen de bonifier leurs capacités. Par contre, même si nous reconnaissons le potentiel de l’IA pour ce qui est d’aider les OBNL à se mettre en valeur, un risque subsiste : celui d’étouffer la voix des communautés derrière une rédaction trop générique.

La deuxième explication se rapporte à la réduction des dépenses au sein de tous les paliers de gouvernement. Dans le dernier budget fédéral, Ottawa a dévoilé un plan de compressions budgétaires ciblant les programmes, préférant privilégier les grands projets et les dépenses militaires. Bien qu’il n’ait nommé aucun programme précis, le gouvernement impose à chaque ministère une diminution de 15 % de ses dépenses, ce qui se traduira largement par la non-reconduction de programmes existants. Prenons l’exemple de ceux qui touchent les communautés autochtones : on prévoit qu’ils seront amputés de 2,3 milliards de dollars d’ici 2030. Parmi les autres programmes susceptibles de souffrir gravement des compressions, ceux qui visent les femmes, les vétérans et les changements climatiques sont particulièrement à risque.

La dernière explication repose simplement sur l’état actuel du monde. La précarité alimentaire atteint des sommets au Canada. Les banques alimentaires ont accueilli près de 2,2 millions de personnes en mars 2025, un bien triste record. Le secteur du logement étouffe, lui aussi : le loyer moyen a bondi de 12 % en trois ans.

En 2024, la population canadienne a augmenté de plus de 744 000 personnes. Les communautés ont accueilli beaucoup de nouvelles et nouveaux arrivants. Évidemment, cette réalité a fait exploser la demande envers les différents programmes offerts. Malgré une croissance démographique plus modérée en 2025, les services s’efforcent toujours de combler les retards et de réduire les listes d’attente. Selon des données publiées par Statistique Canada en 2024, les demandes de services ont connu une hausse marquée pour 21,4 % des organismes sans but lucratif. Or, seuls 6,1 % d’entre eux ont vu leur capacité s’accroître de façon importante.

Que peut faire le secteur philanthropique canadien face à toute cette pression? En ce qui nous concerne, à la FRH, nous reconnaissons que nos futures offres de financement pourraient nécessiter des paramètres plus définis, sans pour autant perdre de vue notre désir de laisser une certaine latitude quant aux stratégies utilisées. Peu importe la manière dont nos mécanismes de financement évoluent, nous voulons demeurer à l’écoute et continuer de soutenir les solutions et idées communautaires. Nous croyons aussi que le secteur doit saisir cette occasion pour progresser et proposer d’autres solutions, notamment des options de financement flexibles qui, en plus d’offrir aux organismes la liberté d’innover dans leur programmation, couvrent les coûts de fonctionnement de base souvent négligés par les programmes de subventions. N’est-ce pas là également une occasion en or pour les philanthropes de se serrer les coudes pour pallier une partie de l’inefficacité et, franchement, du temps que perdent les OBNL à reproduire sans cesse les mêmes propositions infructueuses?

Pour conclure, nous aimerions bien savoir ce que vous remarquez dans votre milieu. Comment vos demandes de financement se sont-elles transformées? Et comment le secteur de la philanthropie peut-il continuer à soutenir, au meilleur de ses capacités, des programmes équitables dans les communautés canadiennes, surtout lorsque tout porte à croire que ces besoins n’iront qu’en s’amplifiant?

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