Illustration by Paul Dotey.

Des groupes d’aide canadiens interviennent au pays et à l’étranger alors que s’intensifient les pressions financières et humanitaires liées au virus qui « ne connaît pas de frontières »

Le personnel des OSBL canadiens œuvrant à travers le monde auprès des communautés vulnérables presse le gouvernement fédéral de maintenir l’aide internationale humanitaire et au développement, et d’instaurer un fonds de stabilisation pour que ces OSBL puissent traverser la crise.

Des groupes d’aide soutiennent que l’engagement d’Ottawa envers l’aide internationale est un devoir face à la crise mondiale, laquelle ne sera réglée ici que lorsqu’elle aura été réglée partout.

« Notre bien-être et notre sécurité sont intrinsèquement liés au bien-être et à la sécurité de nos frères et sœurs du monde entier, et particulièrement des communautés plus vulnérables », affirme Richard Morgan, directeur général de la Coalition humanitaire, un regroupement d’organismes d’aide.

Cette vision de l’aide humanitaire et du développement international comme axe majeur de la politique étrangère du Canada se heurtera, selon certains travailleurs humanitaires, à un inévitable désengagement international, alors que le gouvernement s’efforce de pallier les difficultés économiques au pays et de faire face à l’ampleur de la récession postpandémie.

Les OSBL actifs à l’étranger (tout comme ceux qui sont actifs au Canada) ont été durement frappés par la pandémie. Certains ont dû suspendre une aide cruciale et d’autres programmes en raison du confinement et du personnel mis à pied, et bien des gens pensent que la forte baisse des dons pourrait durer jusqu’en 2021.

Le confinement a aussi restreint la circulation des travailleurs humanitaires. Ce qui a eu un impact, entre autres, sur les personnes vivant dans des régions déchirées par la guerre ou dans des camps de réfugiés, qui comptent sur des groupes d’aide humanitaire pour recevoir nourriture et eau; sur les femmes qui sont davantage susceptibles d’être victimes de violence en période de confinement; et sur les communautés desservies par de piètres systèmes de santé, où la vaccination est en recul.

Certains organismes ont essayé de poursuivre leur travail en ligne. C’est le cas de Support to Life, un organisme de Turquie qui vient en aide aux réfugiés dans huit provinces turques et qui a reçu un financement du gouvernement canadien. Sema Karaosmanoğlu, directrice générale de l’organisme, dit qu’on peut ainsi offrir des cours de langue et des séances d’information pour les bénéficiaires, et aider les communautés vulnérables.

Mais de tels efforts ne réduiront pas les difficultés plus grandes des communautés vulnérables, telles que le manque d’accès à la technologie, à de l’eau propre pour se laver les mains et à des milieux de vie favorisant la distanciation sociale, ou encore à des services de santé publique tels que la vaccination de routine. Et ces efforts n’aideront pas à solutionner des problèmes comme l’insécurité alimentaire, un fléau qui touche dix millions de personnes à travers le monde, dont des réfugiés qui n’ont souvent, pour tout revenu, que des salaires horaires ou des emplois mobiles ou saisonniers dans le domaine de l’agriculture.

En avril, la police turque de la province d’Adana a tué un adolescent syrien qui s’en allait au travail en dépit du couvre-feu imposé pour réduire la propagation du coronavirus. Selon un média local, l’adolescent a été atteint par balle alors qu’il s’enfuyait parce qu’il n’aurait pas été capable de payer l’amende.

« C’est la première fois que la mobilité est un problème pour nous », déclare Zaid al-Rawni, PDG d’Islamic Relief Canada, branche canadienne d’un réseau d’aide multinational. « En général, c’est l’accès qui est difficile. Nous devons négocier l’accès pendant de longues périodes, avec certains personnages peu coopératifs. La circulation est difficile, mais les besoins ont augmenté. »

Et il ajoute : « Auparavant, nous pouvions aider 1000 personnes par jour, par exemple dans un camp de réfugiés, et 20 à 30 % des ménages avaient à leur tête [une personne] qui peut travailler dans l’économie informelle et rapporter quelque chose pour sa famille et pour partager avec les voisins. Maintenant, ces gens ont perdu leur revenu et ils sont dans une situation très précaire. Ils ne sont plus du tout capables de se nourrir eux-mêmes. »

Le risque d’aggravation de l’insécurité alimentaire a été tout particulièrement mis en lumière dans un récent rapport d’une alliance d’organismes des Nations Unies et d’autres ONG. Selon ce rapport, plus de 135 millions de personnes dans 55 pays souffrent d’une grave insécurité alimentaire, et ces chiffres augmenteront probablement de façon importante à cause des défauts d’approvisionnement des chaînes alimentaires durant la pandémie.

Les déplacements et la capacité des ONG canadiennes œuvrant à l’international sont restreints. Cette situation met en lumière l’importance de deux éléments clés du travail humanitaire international : des régimes de financement flexibles qui permettent de rediriger l’aide pour répondre à une nouvelle crise telle que la COVID-19; et des partenaires locaux fiables qui peuvent rejoindre les communautés vulnérables, même en pleine crise.

« La COVID nous a montré que ces organismes importants ne sont pas [toujours] en mesure d’être présents et de fournir ce soutien, dit Sema Karaosmanoğlu. Aussi, il faut compter sur les capacités et les ressources locales pour créer cet impact, pour apporter une aide. »

Jessica Ferne, directrice, Impacts mondiaux en santé, au Partenariat canadien pour la santé des femmes et des enfants (CanSFE), souligne que la pandémie a révélé des lacunes au niveau du développement international, de l’infrastructure de santé publique et du partage des données. La crise a davantage mis en évidence la fragilité des gains pour ce qui est de la santé et de l’autonomie des femmes, et de l’inégalité d’accès à la technologie.

Elle soutient que, en raison des répercussions de la pandémie, les gouvernements devraient revoir les modèles de financement et augmenter le financement de base qui permet aux organismes de maintenir leurs équipes, au lieu de financer des projets d’aide à durée limitée.

CanSFE prévoit publier, le mois prochain, un rapport présentant des données sur la réponse des ONG canadiennes pendant les 100 premiers jours de la pandémie, avec des leçons apprises lors de la crise.

Les organismes de bienfaisance canadiens ont demandé au gouvernement de leur donner d’urgence une aide de stabilisation, car pour beaucoup d’entre eux les dons privés ont chuté à cause de la pandémie. D’autres organismes ont cependant connu une hausse des dons, malgré la diminution des événements et des galas de collecte de fonds (y compris des organismes qui font habituellement des collectes de fonds durant le mois sacré du Ramadan) — ce qu’ils attribuent à une conscience plus aiguë de la responsabilité sociale. Mais même ces groupes estiment que les dons de bienfaisance pourraient avoir diminué de 30 % ou plus lorsqu’on prendra en compte toute l’année.

Certains groupes d’aide canadiens ont pu profiter des programmes gouvernementaux de subventions salariales d’urgence et de subventions pour les loyers, ce qui leur a permis de conserver du personnel rémunéré. D’autres ont demandé des fonds locaux de stabilisation afin de pouvoir réorienter leurs activités pour répondre à la pandémie, par exemple au Manitoba où la Winnipeg Foundation a distribué jusqu’à 6 millions de dollars à des organismes de bienfaisance locaux.

« Les organismes de bienfaisance pourront ainsi maintenir leurs activités à court terme et supporter des coûts supplémentaires pour une transition en ligne, tout en tenant compte des nouvelles restrictions et directives », a dit Janice Hamilton, directrice générale du Manitoba Council for International Cooperation.

Et pourtant, selon certaines ONG, on peut faire davantage. Ces ONG veulent que le gouvernement distribue plus d’argent par l’entremise des OSBL canadiens présents sur la scène internationale, parce que ces OSBL assument une meilleure reddition de comptes et qu’ils ont tissé de solides partenariats locaux à travers le monde en vue de renforcer les capacités des institutions locales et de la société civile. Ce qui soutiendrait également les priorités du gouvernement canadien, telles que l’autonomie des femmes.

« À ce jour, une des difficultés est que le gouvernement canadien, qui finance une grande partie de sa réponse à la COVID par l’entremise de grandes organisations multilatérales, n’a pas encore songé à la façon dont il veut distribuer le financement par l’entremise d’ONG canadiennes œuvrant à l’étranger, et ces ONG peuvent faire beaucoup plus, dit Richard Morgan, de la Coalition humanitaire. Nous encourageons vivement le gouvernement canadien à saisir l’occasion de collaborer davantage avec les ONG canadiennes œuvrant à l’étranger, tant en raison de leur reddition de comptes que de la qualité de leur travail, et de leur capacité à faire avancer les programmes locaux et à soutenir l’autonomie des femmes et des organisations de femmes. »

Il avertit que des électeurs et des partis de l’opposition pourraient rechigner à l’idée de continuer à financer des projets de développement international et d’aide humanitaire à travers le monde, tandis qu’une si grande partie de la population canadienne est au chômage ou assiste à la débâcle des entreprises. (Durant la campagne électorale de l’an dernier, les Conservateurs ont proposé de sabrer l’aide internationale.)

Et il souligne « l’impact causé par les problèmes économiques qui affectent une si grande proportion de la population canadienne », ajoutant que les OSBL canadiens devraient perdre entre 9,5 et 15 milliards de dollars en financement potentiel, et supprimer 17 000 emplois.

Selon lui, les mises à pied toucheront de façon disproportionnée les femmes, car elles occupent la majorité des emplois du secteur.

Presque tous les gens interviewés pour cet article ont dit vouloir plaider en faveur de l’aide internationale, car c’est bon pour la population canadienne et pour le Canada. Selon eux, le soutien au développement international est un aspect essentiel du rôle du Canada dans le monde; cela permettra de promouvoir les objectifs canadiens, tels que l’obtention d’un siège au Conseil de sécurité de l’ONU; et la suppression de ce soutien pourrait être désastreuse pour les communautés vulnérables qui comptent sur l’aide canadienne pour survivre. Ils disent également que la propagation rapide de la pandémie montre l’importance de renforcer les systèmes de santé publique très éloignés — pour que la pandémie puisse être jugulée en quelque point du monde, elle doit être jugulée partout.

Jusqu’ici, leurs propos semblent avoir été accueillis favorablement. Les ONG canadiennes déclarent qu’Ottawa a démontré une plus grande souplesse dans son approche et que le dialogue se poursuit avec des fonctionnaires des Affaires étrangères qui leur ont prêté attention durant la crise.

D’après Jennifer Ferne, de CanSFE, les personnes qui travaillent dans le secteur du développement international ont fait état d’une réponse souple du gouvernement, alors que des fonctionnaires étaient constamment disponibles pour participer à des tables rondes et à des discussions.

En avril, Karina Gould, ministre du Développement international, a annoncé un financement de près de 160 millions de dollars pour les efforts internationaux visant à lutter contre la COVID-19, en mentionnant que le virus « ne connaît pas de frontières ». Selon Richard Morgan, cette expression permet de promouvoir l’idée que le soutien international est nécessaire afin de surmonter la crise.

Néanmoins, les ONG humanitaires canadiennes sont préoccupées par la probabilité d’une importante réduction de l’aide au développement international au cours des prochaines années, et se demandent si les électeurs toléreront une orientation internationaliste de la part des hauts fonctionnaires. On ne sait pas encore s’il y aura prédominance du nationalisme ou du mondialisme dans le sillage de la pandémie, et les conséquences inquiètent bien des gens.

S’exprimant sous couvert de l’anonymat parce que n’ayant pas l’autorisation de parler aux médias, un fonctionnaire des Affaires étrangères a déclaré que la pandémie — un grave événement entraînant un impact sans précédent — avait « néanmoins démontré que les problèmes à l’étranger pouvaient avoir des conséquences au Canada ».

Les énormes déficits qui se creusent mèneront probablement à des discussions musclées sur l’établissement des priorités et les mesures d’austérité dans différents ministères, et le fonctionnaire insiste sur ce point : le Canada maintiendra sa présence outremer. « On n’assistera pas à un désengagement du Canada sur la scène internationale. »

« J’espère que le regain d’empathie sera l’un des legs de la COVID », ajoute Richard Morgan, précisant que le leadership canadien pour les efforts internationaux d’aide et de développement est rendu plus essentiel encore, du fait que les États-Unis se retirent du multilatéralisme.

D’autres n’abondent pas dans le même sens.

« L’aide internationale est un des premiers volets affectés, dit Zaid al-Rawni. Cela ne permet pas de recueillir des votes. Aussi importante que soit cette aide pour la stabilité internationale, elle peut parfois rebuter les électeurs. Je m’attends à ce que, pour les deux ou trois prochaines années, le développement international subisse des contrecoups. »

Bayan Khatib, directrice générale de la Syrian Canadian Foundation qui aide à l’intégration des réfugiés syriens au Canada, croit que l’élan humanitaire se maintiendra, mais probablement pas la tendance à accueillir les étrangers provenant d’autres pays.

« Je crois que ce sera difficile, et je pense que les gens ne seront plus disposés à accueillir des étrangers dans notre pays et à les établir, dit-elle. Pour tout le monde, l’état d’esprit aura changé. »

 

Note du rédacteur : Le secteur caritatif répond rapidement à l’impact croissant de la pandémie, pour ce qui est de la sensibilisation, des opérations et de la défense des intérêts. Au cours des prochaines semaines, The Philanthropist suivra l’actualité en plus de publier nos rapports et commentaires habituels concernant d’autres nouvelles d’intérêt pour les fondations, les organismes de bienfaisance et les OSBL.

Kareem Shaheen is a journalist and columnist based in Montreal. Previously, he was a Middle East correspondent for The Guardian, based in Beirut and Istanbul.