Opinion

‘Both Sides Now’ : Conjuguer espoir et dures réalités dans la philanthropie canadienne

Que signifie pour la philanthropie canadienne de relever ce défi? En 2025, le reseau du Fondations Philanthropiques Canada s’est réuni à travers le pays pour poser cette question urgente. Le président-directeur général des FPC partage ce qu'il a entendu, ainsi que trois engagements pour la nouvelle année.

Que signifie pour la philanthropie canadienne de relever ce défi? En 2025, le reseau du Fondations Philanthropiques Canada s’est réuni à travers le pays pour poser cette question urgente. Le président-directeur général des FPC partage ce qu'il a entendu, ainsi que trois engagements pour la nouvelle année.


Quelle sorte de lien peut-il exister entre une célèbre chanson d’amour écrite par Joni Mitchell en 1966 et la philanthropie canadienne en 2026? Un lien peut-être plus fort qu’on ne l’imaginerait. Au même titre que les paroles de Joni Mitchell capturent la complexité et les métamorphoses de l’amour, le paysage philanthropique est désormais plus exigeant et imprévisible. Les terrains politique et économique ont glissé avec une telle violence qu’ils en sont restés ébranlés. Ce que nous croyions être acquis depuis longtemps en termes de stabilité et d’impact est ainsi mis à l’épreuve par des forces qui font fi de l’État de droit, voire des normes fondamentales du comportement humain. On ne cherche plus naïvement à revivre « les belles années », mais bien à tracer sa voie dans un monde qui a subi une transformation profonde et irréversible.

Bien que nous devions chercher à mieux comprendre ces vérités dures et complexes, nos actions demeurent guidées par des réalités qui résistent à l’épreuve du temps, à savoir les besoins humains, la compassion, l’empathie et un profond sentiment de communauté. Ce sont ces constantes qui pourront nous guider à travers l’incertitude – notre propre brouillard – et vers un avenir où le don et l’humanité partagée demeurent des forces puissantes au service du bien.

Or les attaques contre ces valeurs gagnent en popularité, leurs détracteurs les qualifiant de faibles, fragiles, voire de « défaut fatal de la civilisation occidentale ». Ces idées ne sont pas nouvelles, mais elles sont de plus en plus amplifiées par des voix puissantes qui cherchent à polariser et à diviser. Elles se nourrissent de peur et de ressentiment et doivent être rejetées pour ce qu’elles sont : nihilistes et fondées sur des préjugés.

L’étendue des approches et des causes que soutient le milieu philanthropique constitue le fondement essentiel d’une société pluraliste et démocratique.

La conviction profonde qu’un monde meilleur pour tous est possible demeure un pilier fondamental de l’esprit philanthropique. L’étendue des approches et des causes que soutient le milieu philanthropique constitue le fondement essentiel d’une société pluraliste et démocratique : les façons de servir le bien public sont nombreuses, tout comme nos façons de le définir. C’est cette diversité qui se trouve au cœur de nos contributions collectives.

L’instabilité, au Canada comme à l’étranger, conjuguée à un gouvernement américain qui nous considère – au mieux – comme un État vassal, redessine le paysage d’une manière qui atteint le cœur de l’économie, de la souveraineté et de la sécurité du Canada. Dans ce contexte, il n’est donc plus possible de tenir pour fiables les certitudes de longue date. Pour les fondations, cette réalité exige clarté et courage, car le coût de l’inaction n’aura rien d’abstrait. Il se manifestera en une légitimité qui s’effrite et des communautés qui se fissurent.

Tout au long de 2025, notre réseau s’est réuni un peu partout au Canada en cherchant à répondre à une question urgente : pour la philanthropie canadienne, qu’est-ce que cela signifie d’être à la hauteur, de relever le défi? Nos échanges ont permis de dégager plusieurs constats partagés, comme toujours accompagnés de nombreuses perspectives sur la meilleure manière d’y répondre. Voici ce qui est ressorti de ces échanges.

Nos actions, et particulièrement nos actions concertées, renforcent les infrastructures sociales et la confiance envers les organes démocratiques.

Premièrement, la désinformation, la polarisation et la montée des menaces pour la cohésion sociale sont des réalités du quotidien qui touchent les communautés de l’ensemble du pays. Presque tous les membres de Fondations Philanthropiques Canada ont indiqué avoir reçu un déluge de propositions et constaté une hausse marquée des demandes de soutien. Les communautés ressentent la pression, tandis que des priorités, comme la résilience des jeunes, la souveraineté de l’eau et le logement abordable, demeurent nettement sous-financées. Le climat actuel n’appelle pas à la prudence ni au statu quo, mais à la mobilisation claire et structurée conformément aux leviers propres à la philanthropie : une vision à long terme, des capitaux flexibles et des relations solides avec la société civile, le milieu des affaires et les administrations publiques. Nos actions, et particulièrement nos actions concertées, renforcent les infrastructures sociales et la confiance envers les organes démocratiques.

Deuxièmement, nous devons suivre les mouvements des ressources financières. Les pratiques fondées sur la confiance ne sont pas qu’une tendance, elles offrent une discipline opérationnelle qui bâtit la résilience et renforce la capacité des organisations. Un financement pluriannuel flexible, des processus simplifiés, une transparence améliorée et un accompagnement au delà du simple chèque constituent désormais des attentes fondamentales qui ont déjà produit des résultats prometteurs. Bon nombre de nos homologues à l’échelle mondiale se sont engagés à collaborer, à augmenter leurs budgets de subventions et à réduire les lourdeurs administratives afin que les organismes à but non lucratif puissent se consacrer pleinement à leur mission. Au Canada, de nombreuses fondations encouragent leurs pairs à opter pour cette approche et à l’adapter à notre contexte opérationnel.

Troisièmement, les subventions ne peuvent à elles seules répondre aux défis historiques qui nous attendent. Au Canada, tous les ordres de gouvernement ont adopté des mesures d’austérité et revu leurs priorités : au fédéral seulement, les compressions totaliseront 60 milliards de dollars sur cinq ans. Les subventions provenant de la philanthropie institutionnelle (de 10 à 11 milliards de dollars par année) ne peuvent compenser les financements publics à la baisse. Nos dotations et nos investissements peuvent toutefois contribuer de manière significative. De nombreuses fondations expriment une volonté de mieux aligner leurs investissements sur leur mission et d’en accroître l’impact. Notre défi collectif consiste à débloquer des capitaux catalytiques à grande échelle, avec l’aide du gouvernement fédéral, pour réduire les risques liés aux investissements, et à miser sur l’émergence de solides offres de marché générant des retombées économiques, sociales et environnementales. Toutes les formes de capital doivent être mobilisées à leur plein potentiel. Les investisseurs institutionnels doivent se présenter à la table, et les gouvernements doivent se servir de leurs pouvoirs d’établissement de politiques pour permettre des modèles de financement mixte qui génèrent des retombées économiques et servent l’intérêt public. À présent, les signaux politiques ne reflètent pas encore cette possibilité. Il en existe des éléments, mais il manque une stratégie nationale. Nous devons contribuer à la bâtir pour que les deux volets de la philanthropie (subventions et investissements) puissent unir leurs forces au service du bien commun.

Quatrièmement, nous devons approfondir une stratégie de capital social pour le Canada. Il s’agit d’un programme pratique : orienter les dollars d’investissement sur des résultats communautaires en complément des dollars de subventions, tirer des leçons des innovateurs qui expérimentent avec de nouveaux mécanismes et des utilisations audacieuses du capital, élaborer des outils sur mesure de prêts et de garanties pour les organismes de bienfaisance, les sociétés à but non lucratif et les entreprises sociales en prenant exemple sur le Québec et d’autres régions, utiliser le dialogue en matière de politiques pour éliminer les obstacles au financement communautaire, et mettre en place des plates-formes qui aideront les acteurs locaux à bâtir sur les solutions qui fonctionnent. Au delà de tout cela, il faut étendre le rayon d’action : municipalités, partenaires autochtones, coopératives de crédit, caisses de retraite, investisseurs privés et instances publiques doivent se structurer autour de marqueurs de vitalité communautaire. Cet objectif – impératif – est à portée de50 main. La philanthropie a ici un rôle de leadership à exercer, en soutenant des initiatives à l’essai, en faisant part de ce qui fonctionne ou non, et en s’assumant comme partie intégrante de la société civile au Canada.

En 2026, FPC misera sur trois engagements pour poursuivre ces actions. Nous aiderons notre réseau à aligner les stratégies d’octroi de subventions et d’investissement pour générer des résultats communautaires, en offrant des outils pratiques pour activer des portefeuilles qui respectent à la fois le devoir fiduciaire et l’intérêt public. Nous mobiliserons notre pouvoir de rassemblement pour connecter le réseau à ses pairs du secteur ainsi qu’aux pouvoirs publics et aux acteurs du milieu financier capables de débloquer des capitaux catalytiques. Et nous ferons progresser le dialogue en matière de politiques pour renforcer le contexte réglementaire et permettre à la philanthropie de contribuer de façon responsable aux changements systémiques d’aujourd’hui et de demain.

Notre objectif est de veiller à ce que FPC . . . soit prête à apporter une contribution constructive à l’élaboration de politiques et à orienter des conversations nationales fondées sur des faits.

Ces engagements se manifesteront par des gestes concrets. Nous organisons notre conférence nationale à Winnipeg en septembre, le rassemblement le plus ambitieux de notre existence, dont le concept repose sur le renforcement de la réciprocité entre les secteurs et les communautés. Nous avons également prévu de nouvelles tables rondes sur le logement et la réconciliation pour approfondir la collaboration sur les enjeux qui définissent le bien-être communautaire. Nous publierons notre rapport Travailler dans les fondations canadiennes, qui contiendra des perspectives à jour sur le talent, la culture et les pratiques dans notre secteur. En outre, nous nous préparons à une révision probable du contingent des versements en 2027, en nous appuyant sur les leçons tirées des consultations précédentes et en abordant les enjeux de politique publique qui influent sur la capacité du secteur à générer de l’impact. Notre objectif est de veiller à ce que FPC, guidée par ses membres, soit prête à apporter une contribution constructive à l’élaboration de politiques et à orienter des conversations nationales fondées sur des faits.

Nous avons déjà la structure qui propulse notre ambition de changement, de même que le cadre opérationnel et de leadership pour soutenir la résilience, la prospérité et l’impact social dans un Canada pluraliste. J’invite chacun et chacune d’entre vous à vous mobiliser, à parler de vos expériences et à contribuer à bâtir des solutions collectives adaptées au contexte actuel.

Les manchettes peuvent laisser croire à la division et à la rareté, mais 2025 a montré la force tranquille de notre secteur. La philanthropie a contribué à des avancées sociétales significatives, notamment en appuyant un projet de loi sur les préjudices en ligne pour lutter contre la haine et protéger les enfants et les emplois, en élargissant le concept de sécurité alimentaire par des programmes de repas dans les écoles, en faisant la promotion d’un développement économique fondé sur les droits et dirigé par des Autochtones, et en remédiant à des traumatismes intergénérationnels profonds. Ces efforts sont la preuve que nous avons la capacité de stabiliser des services essentiels, de donner plus de voix aux communautés et de renforcer les objectifs de politique publique par une collaboration concrète.

Les gouvernements ne pourront relever ce défi seuls. Pas plus que le milieu des affaires. Pas plus que le secteur philanthropique. Mais, ensemble, nous pouvons faire des investissements générationnels dans la cohésion sociale et la vitalité communautaire dont les retombées se multiplieront avec le temps.

Mon message pour l’année à venir est simple : restons ambitieux, pragmatiques et, comme nous le rappelle Joni Mitchell dans Both Sides Now, restons humbles. Mesurons la réussite par les résultats que les communautés peuvent s’approprier et reconnaître. Traitons la confiance comme un système d’exploitation, les capitaux comme un outil, et la collaboration comme la norme. Si nous misons sur le réalisme et l’imagination pour accomplir notre travail, la philanthropie peut nourrir l’espoir qu’un monde plus juste, inclusif et durable demeure possible. Faisons du Canada un repère lumineux en ces temps sombres.

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